[Dans un entretien avec Unzipped : Gay Armenia blog, Micha Meroujean, président d’AGLA France, annonce la fermeture de
cette éminente organisation de défense des droits des homosexuels arméniens. Triste nouvelle pour tous ceux qui s’intéressent directement ou indirectement à AGLA France. Triste nouvelle aussi pour
tous ceux qui se préoccupent des droits des homosexuels en Arménie.]
Il y a plusieurs années, j’ai cherché par Google « gay Armenia » et j’ai découvert AGLA France et le site GayArmenia.com, géré par cette association. AGLA France était la seule association de la
diaspora directement liée et impliquée dans les questions liées aux droits des homosexuels en Arménie. Comme dirait Aung San Suu Kyi, cette fameuse militante des droits de l’homme actuellement
détenue en Birmanie : « S’il vous plaît, servez-vous de votre liberté pour promouvoir les nôtres ! » Naturellement, la « liberté » est une notion très relative dans ce cas car, même s’ils vivent
dans la société française, beaucoup plus tolérante, les Arméniens homosexuels de la diaspora ont eux aussi des problèmes, issus de leurs familles et communautés arméniennes traditionnellement
conservatrices – qui ne constituent pas exactement l’environnement le plus ouvert aux homosexuels, pour ne pas dire plus. Toutefois, cela me rassurait de savoir qu’AGLA France existait. C’est comme
quand vous êtes enfant, vous pouvez toujours compter sur vos parents, leur existence vous rassure, vous ressentez le fait de ne pas être seul, ils vous aideront si nécessaire. C’était aussi un lieu
intéressant, un lieu où l’on pouvait rencontrer d’autres Arméniens homosexuels. « Aglushka » [chère AGLA], pouvait-on dire d’AGLA en russe. Maintenant, il est temps de grandir.
Micha Meroujean : « L’urgence aujourd’hui, c’est de sortir les homosexuels arméniens du placard ! »
Artmika : Je suppose qu’AGLA France a été créée pour certaines raisons. Quelles étaient alors ces raisons et pourquoi as-tu décidé de t’engager en créant une association de défense des droits
des homosexuels dans la diaspora arménienne en France ?
Micha Meroujean : Ma motivation personnelle en fondant AGLA France en 2001 c’était l’homophobie généralisée en Arménie. Moi-même, j’ai fui l’Arménie au début des années 90 pour trouver la «
sécurité » à l’Ouest. J’ai mis des années à obtenir mon statut de réfugié en Europe en tant qu’homosexuel demandeur d’asile. Pendant plusieurs années, je ne me suis plus intéressé à ce qui se
passait en Arménie, jusqu’à ce jour où je suis tombé sur un article relatif aux crimes homophobes en Arménie. L’article apprenait qu’en 2001 sept homosexuels avaient été assassinés en Arménie, sans
préciser si toutes les victimes avaient été l’objet d’un crime homophobe. Cela m’a choqué, en réveillant ma conscience. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose pour changer la situation en
Arménie. C’est pourquoi j’ai commencé à chercher d’autres Arméniens homosexuels à Paris, afin de créer un groupe LGBT. Quand AGLA a été finalement créé en décembre 2001, j’ai réalisé que la
diaspora arménienne et la communauté parisienne, en particulier, nous étaient très hostiles. Alors on a décidé d’entrer dans la communauté et de lutter là aussi contre l’homophobie. En particulier
pour sensibiliser l’opinion à nos problèmes.
Artmika : Donc, qu’est-ce qui a changé maintenant ? Quelles sont les raisons de la fermeture d’AGLA ?
Micha Meroujean : J’en suis le président depuis la fondation. L’année dernière, j’ai demandé à nos adhérents de me remplacer car j’ai des difficultés à continuer mon activité. Diriger une
association demande beaucoup de temps et d’engagement personnel, pratiquement chaque jour. Et parfois, c’est un travail à plein temps ! Malheureusement, personne n’a voulu se charger de ces
responsabilités et me remplacer, j’ai donc demandé à fermer l’association. Ce fut une décision très difficile à prendre.
Artmika : A ton avis, quels sont les principaux acquis d’AGLA France ? De quoi es-tu particulièrement fier ?
Micha Meroujean : De rien en fait. Il reste malheureusement beaucoup à faire en termes de droits des homosexuels en Arménie. Nous n’avons pas vraiment réussi à créer une association en Arménie,
ni à lancer un mouvement homosexuel. Mais il y a beaucoup de gays et de lesbiennes qui sont impatients aujourd’hui de franchir le pas et lancer un groupe. Je dirais que l’existence d’AGLA a changé
définitivement la façon dont les homosexuels se considéraient auparavant. Je veux dire que le fait qu’il y ait un groupe LGBT arménien, même en spiurk (diaspora), qui lutte contre
l’homophobie et fasse pression sur le gouvernement arménien, a changé les mentalités et encouragé de nombreuses personnes à mieux s’accepter. La principale réussite d’AGLA est que nous étions la
seule organisation de la diaspora à faire pression sur le gouvernement et les autorités arméniennes, pour défendre un groupe minoritaire. Lorsqu’en 2003-2004 l’Arménie a connu de féroces campagnes
homophobes, orchestrées par l’élite politique au pouvoir, nous avons utilisé tous nos contacts et nos structures pour faire pression, et nous avons même manifesté devant l’ambassade d’Arménie ici à
Paris. La diaspora n’avait jamais connu ça. AGLA a aussi soutenu la contribution de gays et de lesbiennes d’Arménie au dispositif LGBT en Europe. Par exemple, en 2005, nous avons invité deux
délégués homosexuels d’Arménie à participer au congrès européen de l’ILGA. Depuis, des jeunes en Arménie veulent maintenant créer des groupes homosexuels et participent au dispositif européen. En
France, AGLA a participé activement à la vie de la communauté arménienne. En rencontrant d’autres associations, en organisant des événements culturels, en luttant aussi contre la négation du
génocide. Pendant quatre ans, nous avons défilé chaque 24 avril avec des drapeaux arméniens et arc-en-ciel. C’était important pour nous que la communauté locale voit des gays et des lesbiennes et
les accepte. Ici, dans la communauté, de nombreux parents arméniens rejettent leurs enfants homosexuels. Alors on voulait montrer aux parents et aux enfants que l’on peut être à la fois Arménien et
homosexuel, et qu’il n’y a pas de quoi en avoir honte. On a eu aussi le soutien de nombreux intellectuels franco-arméniens progressistes. C’était aussi un point fort.
Artmika : Une question à l’opposé, maintenant. Que regrettes-tu plus particulièrement de n’avoir pas fait avancer, que tu n’as pas pu réaliser ?
Micha Meroujean : Mon principal regret, probablement, est que je n’ai pas réussi à ouvrir un Centre gay et lesbien à Erevan. Encore maintenant, après la fermeture d’AGLA, cela reste mon projet
le plus cher, et aussi très personnel. J’ignore encore comment, mais je vais essayer d’aider les groupes locaux LGBT à construire leur Centre. Il existe une forte demande.
Artmika : Laisseras-tu accessible le site d’AGLA France avec ses infos, ses reportages, ses forums, etc ? Je pense que ce serait très triste de le perdre, car il fait partie de notre histoire et
son contenu est important. Qu’en sera-t-il de GayArmenia.com, des infos sur la prévention du sida en Arménie et du webzine The Pink, dont tu t’occupes ?
Micha Meroujean : Le site (y compris les pages sur la prévention du sida et le webzine Pink) seront archivés et resteront très probablement accessibles aux visiteurs encore un an au
moins. Mais le bureau a décidé d’enlever certaines photos et informations personnelles du contenu existant. GayArmenia.com sera mis à part et je prendrai le nom de domaine pour créer un site
communautaire – un lieu de rencontre, un réseau social – pour les Arméniens LGBT à travers le monde. C’est mon nouveau projet internet.
Artmika : Je sais que la fermeture n’a pas encore été annoncée officiellement, mais quelles ont été les réactions, s’il y en a eu, dans la communauté, de la part des gens avec qui tu travaillais
?
Micha Meroujean : La plupart de ceux qui en ont entendu parler ont manifesté leur tristesse. Pour beaucoup, ç’a été une surprise.
Artmika : A ton avis, pourquoi personne n’a exprimé le désir de continuer ton travail ?
Micha Meroujean : Je pense que la raison principale est qu’être président demande beaucoup d’investissement en temps. Je pense qu’une autre raison est que peu sont prêts à être sous le regard
des autres et assumer les responsabilités que cela exige. Je pense aussi que l’homophobie reste très forte parmi les Arméniens. D’un autre côté, on a beaucoup fait pour que les gens prennent
conscience et l’attitude de la communauté à l’égard des homosexuels n’est plus la même qu’au début. Aujourd’hui, c’est bien plus facile de présider AGLA qu’en 2001. Mais diriger demande toujours de
la motivation et du courage. D’abord la motivation ! Apparemment, nous n’avons pas trouvé de gens motivés parmi les Arméniens LGBT de France. C’est triste !
Artmika : Des réactions d’organisations-sœurs – GALAS, AGLA New York et autres ?
Micha Meroujean : Comme tu le sais, nous ne l’avons pas encore annoncé officiellement, il n’y a donc pas eu de réactions. Mais peut-être aurons-nous des retours après la publication de cet
entretien.
Artmika : Tu as une expérience et une vision unique de la vie des homosexuels à la fois en Arménie et dans la diaspora. Quelles sont les étapes les plus urgentes et concrètes pour développer un
mouvement de défense des droits des homosexuels en Arménie et dans la diaspora ?
Micha Meroujean : Je pense qu’aujourd’hui la diaspora et l’Arménie sont davantage en relation et interagissent plus qu’il y a 15 ans. A mon avis, les actions urgentes doivent être menées en
Arménie. Les Arméniens de la diaspora, où qu’ils se trouvent, dépendent de leur situation locale. Par exemple, être homosexuel en France, aux Etats-Unis ou même au Liban est bien plus facile
qu’être homosexuel en Arménie. Les Arméniens homosexuels de la diaspora bénéficient des acquis des mouvements gays locaux, alors qu’en Arménie aucun mouvement de ce genre n’existe. Il y a quelques
actions clandestines, mais aucune de visible. L’urgence c’est de créer un climat en Arménie où des gays et des lesbiennes sur place puissent se réunir et créer leurs groupes. Il ne s’agit pas
seulement de militer. Les gays et les lesbiennes n’ont pas tous envie de militer ; certains veulent juste se réunir et s’amuser. Même pour ça, rien n’existe. Je pense que s’il y avait un Centre gay
et lesbien pour des associations à but non lucratif, si des magazines, des journaux pour homosexuels existaient, la situation commencerait à changer. Pour l’heure, toute la communauté homosexuelle
est au placard. L’urgence aujourd’hui, c’est de sortir les homosexuels arméniens du placard !
Artmika : Quels sont tes projets, Micha ? Personnels ou militants ?
Micha Meroujean : Comme je t’ai dit, mon projet le plus cher serait d’ouvrir un Centre LGBT à Erevan, et mon nouveau projet internet est GayArmenia.com, un site de rencontre en ligne.
Artmika : Dernière question. Peut-on s’attendre à une annonce officielle d’AGLA France ?
Micha Meroujean : Tu peux considérer cet entretien comme une annonce officielle. Mais tous nos fonds partent en formalités, documents administratifs. Quand ce sera fini, on rassemblera les
fonds restants, et nous annoncerons que cet argent, environ 300 euros, sera transféré à l’association franco-arménienne de jeunes « DA Connexion ». C’est ce que nous avons décidé collectivement le
23 septembre 2007.
Artmika : Merci beaucoup, Micha ! Bonne chance et, s’il te plaît, tiens-nous au courant des développements.
Entretien avec Micha Meroujean
par Artmika
(traduction équipe Yevrobatsi)
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