Le Blog de Jj
ou la vie d'un papa gay à Toulouse
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Eve Kosofsky Sedgwick : bienvenue dans le placard
Son texte le plus célèbre, initialement publié en 1990, vient d'être traduit sous le titre : Epistémologie du
placard.
Que reste-t-il aujourd'hui de ces lectures queer de Proust, Melville, Wilde ou James, parues il y a près de vingt ans, alors que le sida décimait le milieu homosexuel et que la bataille
contre la droite américaine faisait rage ?
Le livre rebutera peut-être par sa rhétorique universitaire et ses renvois à des débats un peu datés.
Reste l'essentiel : une analyse du savoir comme "champ magnétique du pouvoir" d'une étonnante actualité.
Sedgwick ne se contente pas de prêcher l'évangile queer (aimez-vous différents les uns des autres) : elle décrit la crise endémique de la sexualité depuis la fin du
XIXème siècle, qu'elle amplifie en faisant du "placard" non plus une métaphore désignant la double vie de l'homosexuel honteux, mais un dispositif sous-jacent à toutes les
identités sexuelles.
Secret de Polichinelle
Selon l'auteur, être dans le placard ou faire son coming out constituent deux types de performances complexes,
qui ne se résument ni à l'absence complète d'information d'un côté ni à sa divulgation pure et simple de l'autre.
Tel Charlus dans la Recherche, l'homosexuel dans le placard croit bénéficier d'un savoir exclusif.
Il croit que l'ignorance de "ceux qui n'en sont pas" le protège, alors qu'elle fait de son secret de polichinelle une révélation dont ils disposent à son insu.
Paradoxalement, la sortie du placard n'apporte pas la libération attendue : chaque nouvelle rencontre oblige l'homosexuel à répéter son geste.
L'ignorance d'autrui pèse toujours sur lui comme une double contrainte : celle d'avouer à nouveau son secret (au risque d'en faire trop) ou de rester dans l'implicite (au risque de
passer pour honteux).
Aussi la violence homophobe ne vient-elle pas d'un savoir dont disposeraient les individus "normaux", mais de leur prétendue ignorance : une ignorance qui s'exerce en toute impunité
contre celui dont la sexualité, même lorsqu'elle est révélée, est encore réduite à un secret de notoriété publique ("c'est votre vie privée").
Etudier le placard conduit dès lors à s'intéresser autant à ceux qui imposent le secret de l'extérieur qu'à ceux qui s'y trouvent enfermés.
C'est sur ce point qu'Epistémologie du placard se révèle un ouvrage fondateur : loin de s'en tenir à une réflexion d'intérêt "communautaire", Sedgwick y insiste sur la double
incertitude qui pèse sur tous les hommes : inquiétude de l'hétérosexuel sur la nature ses rapports homosociaux (amitié, pratiques sportives, direction spirituelle, rivalité
professionnelle...) et angoisse de celui qui "en est" - ou que l'on dit en être - sur la violence dont il peut faire l'objet à tout moment.
La célèbre nouvelle de Melville, Billy Budd, offre un cas exemplaire de cet état de "panique homosexuelle masculine", devenu depuis le XIXème siècle le
principal moyen de réguler les liens entre hommes.
Mais c'est avec La Bête dans la jungle, de Henry James, que l'analyse de Sedgwick se fait la plus subtile et la plus captivante.
Car peu importe de savoir si John Marcher, le héros de cette nouvelle, est homosexuel ou non, l'essentiel est bien que son rapport au "secret" obéisse précisément à la logique du placard
et que son amie May Bartram lui permette avant tout de se soumettre (pour la façade) à l'impératif hétérosexuel.
La révélation finale de ce célèbre récit ("L'aimer, voilà quelle eût été l'issue") ne peut donc survenir qu'au pied de la tombe de la jeune femme, au moment même où Marcher croise le
regard bouleversant d'un étranger.
Placé au croisement d'un désir homosexuel dénié et d'une relation hétérosexuelle reconnue obligatoire lorsqu'elle est devenue impossible, le héros de Henry James illustre toutes les tensions d'un
désir masculin fondamentalement instable.
Pour ceux à qui une telle interprétation paraîtrait excessive, Sedgwick rappelle qu'il n'est qu'un seul
péché contre l'Esprit : lire des textes littéraires sans se mettre en danger, et écrire sans s'exposer soi-même.
Vous avez dit ?