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Jeudi 5 juin 2008
- Publié dans : Lecture

Eve Kosofsky Sedgwick : bienvenue dans le placard

Comment faire de vos enfants des homosexuels ?" ("How to bring your kids up gay"), "Jane Austen et la masturbation des jeunes filles" ("Jane Austen and the Masturbating Girl") : comme en attestent les titres de ses articles, Eve Kosofsky Sedgwick, l'une des figures pionnières de la théorie queer, se distingue par son sens de la formule et de la provocation.



Son texte le plus célèbre, initialement publié en 1990, vient d'être traduit sous le titre : Epistémologie du placard.

Que reste-t-il aujourd'hui de ces lectures queer de Proust, Melville, Wilde ou James, parues il y a près de vingt ans, alors que le sida décimait le milieu homosexuel et que la bataille contre la droite américaine faisait rage ?


Le livre rebutera peut-être par sa rhétorique universitaire et ses renvois à des débats un peu datés.

Reste l'essentiel : une analyse du savoir comme "champ magnétique du pouvoir" d'une étonnante actualité.

Sedgwick ne se contente pas de prêcher l'évangile queer (aimez-vous différents les uns des autres) : elle décrit la crise endémique de la sexualité depuis la fin du XIXème siècle, qu'elle amplifie en faisant du "placard" non plus une métaphore désignant la double vie de l'homosexuel honteux, mais un dispositif sous-jacent à toutes les identités sexuelles.

 


Secret de Polichinelle

 

Selon l'auteur, être dans le placard ou faire son coming out constituent deux types de performances complexes, qui ne se résument ni à l'absence complète d'information d'un côté ni à sa divulgation pure et simple de l'autre.

Tel Charlus dans la Recherche, l'homosexuel dans le placard croit bénéficier d'un savoir exclusif.

Il croit que l'ignorance de "ceux qui n'en sont pas" le protège, alors qu'elle fait de son secret de polichinelle une révélation dont ils disposent à son insu.

Paradoxalement, la sortie du placard n'apporte pas la libération attendue : chaque nouvelle rencontre oblige l'homosexuel à répéter son geste.

L'ignorance d'autrui pèse toujours sur lui comme une double contrainte : celle d'avouer à nouveau son secret (au risque d'en faire trop) ou de rester dans l'implicite (au risque de passer pour honteux).

Aussi la violence homophobe ne vient-elle pas d'un savoir dont disposeraient les individus "normaux", mais de leur prétendue ignorance : une ignorance qui s'exerce en toute impunité contre celui dont la sexualité, même lorsqu'elle est révélée, est encore réduite à un secret de notoriété publique ("c'est votre vie privée").


Etudier le placard conduit dès lors à s'intéresser autant à ceux qui imposent le secret de l'extérieur qu'à ceux qui s'y trouvent enfermés.

C'est sur ce point qu'Epistémologie du placard se révèle un ouvrage fondateur : loin de s'en tenir à une réflexion d'intérêt "communautaire", Sedgwick y insiste sur la double incertitude qui pèse sur tous les hommes : inquiétude de l'hétérosexuel sur la nature ses rapports homosociaux (amitié, pratiques sportives, direction spirituelle, rivalité professionnelle...) et angoisse de celui qui "en est" - ou que l'on dit en être - sur la violence dont il peut faire l'objet à tout moment.

La célèbre nouvelle de Melville, Billy Budd, offre un cas exemplaire de cet état de "panique homosexuelle masculine", devenu depuis le XIXème siècle le principal moyen de réguler les liens entre hommes.

Mais c'est avec La Bête dans la jungle, de Henry James, que l'analyse de Sedgwick se fait la plus subtile et la plus captivante.

Car peu importe de savoir si John Marcher, le héros de cette nouvelle, est homosexuel ou non, l'essentiel est bien que son rapport au "secret" obéisse précisément à la logique du placard et que son amie May Bartram lui permette avant tout de se soumettre (pour la façade) à l'impératif hétérosexuel.

La révélation finale de ce célèbre récit ("L'aimer, voilà quelle eût été l'issue") ne peut donc survenir qu'au pied de la tombe de la jeune femme, au moment même où Marcher croise le regard bouleversant d'un étranger.

Placé au croisement d'un désir homosexuel dénié et d'une relation hétérosexuelle reconnue obligatoire lorsqu'elle est devenue impossible, le héros de Henry James illustre toutes les tensions d'un désir masculin fondamentalement instable.

Pour ceux à qui une telle interprétation paraîtrait excessive, Sedgwick rappelle qu'il n'est qu'un seul péché contre l'Esprit : lire des textes littéraires sans se mettre en danger, et écrire sans s'exposer soi-même.




EPISTÉMOLOGIE DU PLACARD de Eve Kosofsky Sedgwick. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Maxime Cervulle. Ed. Amsterdam, 260 p., 23 €.

 

Jean-Louis Jeannelle


Source : LeMonde
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