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Identités de Michael Pollak
Né en Autriche en 1948, mort à Paris en 1992, Pollak est un auteur à la fois révéré et mal connu des sciences sociales
françaises.
Semblable à l'"étranger" décrit par Georg Simmel - une figure qu'il plaça au coeur de son analyse du "ghetto" homosexuel - il avait la lucidité de ceux qui eurent à vivre de
nombreux déplacements humains et intellectuels.
Toute sa vie, il multiplia les objets d'investigation sociologique.
"Biographie Mosaïque"
Les textes réunis ici par la sociologue Liora Israël et l'historienne Danièle Voldman ont pour premier mérite de
composer une "biographie mosaïque" d'un homme lui-même très attaché aux "voix éclatées" qui forment l'identité d'un individu.
Des voix dont il recueillit les traces dans L'Expérience concentrationnaire (Métailié, 2000), cette oeuvre magistrale qui lui fit découvrir pas à pas, dans les témoignages des
survivantes de l'extermination nazie, le travail du maintien de soi en situation d'épreuve extrême.
Dans ce domaine, comme dans l'analyse des effets du sida sur la construction de l'identité homosexuelle (Les Homosexuels et le Sida, Métailié, 1988), on trouvera ici à la fois des
commentaires et des essais d'actualisation.
Des pans moins connus du travail de Pollak y gagnent aussi en visibilité.
C'est le cas des études de sociologie des sciences et des techniques.
En partie parce qu'elles furent menées et publiées aux Etats-Unis, elles sont en effet peu connues en France.
Pour tous ceux qui s'intéressent à la construction sociale des risques - technologiques ou épidémiologiques -, la lecture de l'article coécrit par Pollak sur la "grande
illusion" d'une participation du public à la décision technologique, comme celle du texte de Pierre Lascoumes qui l'accompagne, sont d'une grande utilité.
Surtout, cet ouvrage collectif dessine en creux les contours d'une sociologie de la sociologie elle-même.
En effet, Pollak applique à la discipline les mêmes grilles d'analyse qu'aux constructions identitaires des individus placés en situation d'épreuve.
Le texte qu'il consacra au sociologue Paul Lazarsfeld est souvent lu (rapidement) comme une attaque en règle de l'impérialisme des sciences sociales américaines.
L'étude qu'en propose ici Pierre-Paul Zalio montre bien que ce qui intéressa Pollak dans le "cas" Lazarsfeld est plus subtil.
Il s'agit d'abord d'une réflexion sur les ajustements intellectuels et scientifiques qui accompagnèrent l'émigration de ce sociologue né en Autriche vers les Etats-Unis.
Le cas du célèbre polémiste Karl Kraus, évoqué par Jacques Le Rider, mais aussi celui du jeune Max Weber, auquel Pollak consacra plusieurs travaux, pourraient servir à illustrer ce principe
d'histoire biographique des sciences sociales.
Cette lecture, on pourrait l'appliquer aux dernières années de Michael Pollak.
Celles qui le virent élaborer un foisonnant "système d'observation en milieu homosexuel" et découvrir en même temps la blessure de la maladie qui le condamnait.
En quelques années, le sociologue devint, en même temps qu'une référence internationale en matière académique, un interlocuteur des pouvoirs publics et de l'institution médicale ainsi qu'un
militant actif de la cause homosexuelle.
Le livre dirigé par Liora Israël et Danièle Voldman marque donc une étape dans la reconnaissance de Pollak comme un
classique de la sociologie.
Dans leur introduction, les auteurs présentent le travail de Pollak comme une "sociologie des possibles".
La notion gagnerait sans doute à être davantage explicitée.
Mais on se prend surtout à suivre, dans cet ouvrage, le fil d'une histoire collective.
Celle des jeux de miroirs qui opposèrent en France, dans les années 1980, la sociologie critique de Pierre Bourdieu, à laquelle s'est formé Pollak, et la sociologie pragmatique de Luc Boltanski,
qui en revendique aujourd'hui l'héritage.
Il n'est pas interdit de penser que d'autres miroirs s'ajouteront un jour à ceux-ci pour révéler d'autres facettes de cette personnalité scientifique.
L'interactionnisme américain dont il publia plusieurs textes et dont il maniait tous les concepts pourrait être un de ceux-là.
Ce qui est certain, c'est que les allers-retours que Pollak opéra non seulement entre les disciplines et
les objets scientifiques, mais aussi entre sociologie de terrain et réflexion théorique, ou entre militantisme et recherche, disent beaucoup des évolutions des sciences sociales depuis les années
1970.
Source : LeMonde
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