Le Blog de Jj
ou la vie d'un papa gay à Toulouse
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Guéhi : sa longue lutte contre le SIDA
Depuis quinze ans, la vie de Filbert Guéhi a changé. Contrôlé séropositif, il vit avec le mal. Mais plutôt que de se croire perdu, il se bat contre le VIH. En essayant d’aider les autres. Confidences.
30/05/2008 (09h00)
Nous avions quelques appréhensions en allant chez lui.
Nous nous demandions s’il accepterait de parler, si, au dernier moment, il ne choisirait pas de se rétracter.
Mais non !
C’est plutôt l’air décontracté, taquin, qu’il nous accueille.
Ça rassure.
Mais pas totalement : c’est quand même un sujet délicat !
Après quelques civilités qui nous ont permis de nous détendre, nous lui posons la première question :
«Etes-vous vraiment sûr de vouloir témoigner à visage découvert ?».
«Je n’ai rien à cacher», répond-il.
Natif de Tapéguhé Buyo, un village de la commune de Soubré, Filbert Guéhi a eu une enfance difficile, marquée par les bastonnades que son père infligeait à sa mère.
Lui, l’aîné de la famille, assistait régulièrement à des scènes de ce genre.
Il grandira avec ces images atroces.
Au point d’avoir peur de faire du mal à une femme, d’une manière ou d’une autre.
En 1991, il obtient son Bac, mais compte tenu du fait qu’il était issu d’une famille démunie, le «petit villageois» qu’il est, préfère s’inscrire au CAFOP pour devenir instituteur.
Deux ans plus tard, il est prêt à faire son stage et à entrer dans la vie active.
Mais sa santé se dégrade.
«Je commençais à me plaindre de douleurs que je ressentais au niveau des articulations, du cuir chevelu. Et puis, j’ai fait quelques mois de paludisme qu’on a traité et re-traité. Tout ça
semblait bizarre. Alors, un proche m’a conseillé d’aller au centre de transfusion sanguine d’Abidjan. Pour voir ce qui n’allait pas dans le sang. Et, comme je voulais aussi connaître mon groupe
sanguin, je pensais faire ainsi d’une pierre deux coups.»
C’est donc tout confiant que Filbert va faire ses analyses de sang.
«Je me suis dit qu’il n’y avait pas de problème. Ça ne m’a pas inquiété. Même quand on parlait de VIH/SIDA, pour moi, ça n’arrivait qu’aux autres. Alors, on
pouvait chercher tout ce qu’on voulait… Deux semaines après, je suis allé chercher ma carte. On m’a donné un code. Le monsieur qui m’a reçu a redressé son ordinateur après l’avoir interrogé et
m’a dit tout de go : il y a le VIH, avant de me dire que ça pouvait être une erreur et qu’il fallait faire un contrôle.»
Dans ce genre de situation, le choc est toujours grand, au départ.
Et notre enseignant a commencé alors à se poser de nombreuses questions afin de savoir comment il avait bien pu choper ce virus.
«Peut-être lors de mes premiers rapports sexuels, en 1986 ? », dit-il.
Ce qui est certain, c’est que tout était confus dans sa tête, d’autant plus qu’à cette époque, en 1993, il n’y avait pas de structure pour soutenir les séropositifs, le VIH, on en parlait, mais
pas assez.
Cependant, c’est avec courage qu’il a annoncé la nouvelle à sa famille.
«Les gens ont été un peu paumés, mais je n’ai pas été rejeté. Et puis, quand j’ai été affecté dans un village, pour le boulot, mes collègues ont été compréhensifs et je n’ai pas été rejeté,
cela a été un avantage. J’ai un ami qui a pleuré à chaudes larmes à ma place, mais après, ça lui est passé. Dieu a placé les gens qu’il fallait sur mon parcours.»
En 1994, ça ne va plus.
Les maladies opportunistes sonnent l’alarme.
Filbert se fait traiter par un tradi-praticien à Abidjan.
En fonction à Danané, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, il est obligé de faire la navette.
Les potions qu’on lui donne ont des vertus, le remettent d’aplomb, mais les moyens font défaut.
Il doit se rapprocher de la grande capitale, Abidjan, pour mieux se faire suivre.
Il s’adresse alors au service des maladies infectieuses qui lui délivre un rapport médical.
Sa mutation est faite.
Au fil des séances de suivi, il fait des rencontres sur recommandation ou de façon fortuite.
Un jour, il fait la connaissance de Jeanne Kouamé, Etienne Tapé (l’un des premiers séropositifs ivoiriens ayant témoigné à visage découvert, lui aussi) et bien d’autres.
Avec leur appui et leur complicité, il s’engage dans la lutte contre le SIDA, par le biais de l’ONG Lumière Action.
Entre-Temps, Filbert Guéhi est déchargé de l’enseignement et se retrouve à l’Inspection de l’enseignement primaire à Yopougon.
Ensuite, c’est la Direction de la Mutualité et des Oeuvres Sociales en milieu scolaire (DMOSS), une structure à caractère social du ministère de l’Education nationale qui
l’accueille.
Il constate qu’il y a quelques cas de VIH dans le milieu de l’éducation et met une cellule en place pour aider les enseignants et le personnel administratif qui traverse cette épreuve…
Depuis une dizaine d’années donc, la vie de Filbert se résume à sa profession, mais aussi et surtout à la lutte contre le VIH/Sida en donnant de son cœur, de son temps, de son expérience aux
autres afin que leur vie ne s’arrête pas à la découverte d’un statut sérologique positif.
C’est vrai qu’il y a des contraintes :
«Je ne peux pas le nier. La prise des médicaments peut paraître insupportable ! Moi, je prends mes ARV (anti-rétroviraux) le matin à 7h 30 (un comprimé) et le soir à 19 heures (trois
comprimés en deux), tous les jours, sans relâche, à vie. Lorsque je dois sortir, je prends soin de mettre mes médicaments dans une petite boîte. Comme ça, si je ne rentre pas vite chez moi, je
les ai à portée de main. Une prise oubliée pouvant être fatale. Il y a aussi les insuffisances rénales que ça peut engendrer par la suite chez certains sujets ou l’herpès, le diabète…C’est un
traitement qui peut avoir des effets négatifs, mais c’est tout ce que nous avons, il faut faire avec. C’est pour protéger notre vie. Il n’y a pas de calcul à faire.»
Mais il y a aussi de bons moments. Guéhi est père d’une fillette de 8 ans (séronégative) qui est au CE2.
Une petite mignonne comme un cœur (nous avons vu ses photos).
La mère de sa fille, sa compagne, est elle-même séropositive.
C’est une militante très active de la lutte.
Ils se sont rencontrés lors d’une mission.
«Quand on décide de faire un enfant
alors qu’on est séropositifs, il y a un programme pour éviter de transmettre le virus à l’enfant. Ma femme et moi nous avons eu des rapports protégés tous les jours. C’est ce qui doit se faire !
Mais pour concevoir l’enfant, nous avons «tombé» la capote une seule fois, dans sa mauvaise période après avoir suivi un traitement spécial. Tout est question de suivi et de conscience. Je
reconnais que dans nos rangs, il y a des personnes qui se laissent aller, qui pensent qu’elles n’ont plus rien à perdre, elles font un peu n’importe quoi, elles se trompent…Il y a une vie même si
on est séropositif. C’est pour ça qu’il est important de se faire dépister au plus vite, pour savoir sur quel pied marcher, les précautions à prendre…
Au moment où on m’annonçait mon statut, il n’y avait rien, pas de médicaments. Et quand c’est arrivé à la fin des années 98, ça coûtait 300 000 francs CFA. Mais, je suis là…J’ai commencé à
prendre les ARV il n’y a pas longtemps, je suis en forme et moi qui étais donné pour mort en quelque sorte en 93, j’enterre malheureusement des personnes qui ne sont pas séropositives, qui
semblaient bien portantes, pourtant…»
Mais le plus grand bonheur de Filbert, c’est d’aider les autres, de leur faire retrouver le sourire, l’envie de vivre, de se battre pour prendre le dessus sur le mal.
A ce titre, il s’adresse aux artistes, aux personnes publiques, au show-biz de Côte d’Ivoire dans l’ensemble qui est miné par le fléau :
«Je ne veux pas faire un dépistage à l’œil nu, mais nous sommes dans la chose il y a longtemps. Le visage, la forme que certaines personnes présentent quand elles sont malades peuvent nous
permettre de savoir de quoi elles souffrent. Il y a des images auxquelles nous sommes habitués quoique, avec les ARV, on voit plus couramment ce genre de choses…Moi, je suis fonctionnaire, je
touche mon salaire, je peux chercher toutes les femmes d’Abidjan, mais si je viens témoigner comme ça, c’est pour sauver les autres, les aider. Ce n’est pas normal que certains artistes se
taisent alors qu’ils savent leur statut ! Il faut sensibiliser. L’heure n’est plus au silence ! Qu’ils soient des exemples et des visages réels de la lutte contre le VIH. Ce sont eux qui nous
aident à surmonter les difficultés de la vie, mais si eux-mêmes doivent tomber, on ne sait plus où on va. Aujourd’hui, et ça c’est le résultat du combat, on voit des grosses cylindrées venir dans
les instituts de prise en charge déposer leurs malades, faire les démarches. Le VIH n’est plus une fatalité ! C’est après les artistes que les femmes courent, nous là, on ne nous regarde pas.
Donc vraiment, le dépistage, le suivi et la conscientisation doivent être de mise. A partir d’aujourd’hui, aucun artiste ne doit mourir du SIDA dans ce pays. Je pense qu’on s’est
compris…»
Vous avez dit ?