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Samedi 28 juin 2008
publié dans : Les Infos du jour
«Vous souffrez de racisme, je subis la même chose que vous»




Marche des fiertés. Des profs disent comment ils abordent l’homosexualité en cours.




Il y en a qui n’en peuvent plus d’entendre des «Enculés !» dans la cour du collège.

«Le premier "pédé" que j’entends, je dis c’est puni par la loi»,
s’énerve Françoise, prof de français en banlieue parisienne.

D’autres, comme Eric, 42 ans, se retrouvent ainsi questionnés : «Vous faites l’homme ou la femme ?»

Eric, dans le 93, a annoncé la couleur de sa sexualité aux élèves blacks-beurs de son lycée professionnel.

Il a pointé leur misogynie.

Et puis tranquillement, il leur a dit : «Vous souffrez de racisme, je subis la même chose que vous.»

Et chez certains, le trouble est apparu.

L’homosexualité, l’homophobie.

Comment en parler dans la salle de classe ?

«Quand on touche la sexualité c’est toujours très délicat», recadre Françoise.

Hétéros ou homos, certains enseignants n’abordent pas le sujet.

Par crainte de n’être pas assez armés.

Parfois, ils font face à des situations inédites.

Marie-Laure, professeure dans un lycée professionnel à Rennes, a abordé le sujet du sida dans sa classe de BEP.

Un adolescent a fait son coming-out. «Les autres élèves ont été très respectueux», dit-elle.

Le premier combat des profs, c’est celui des clichés.

C’est à eux que Jean-Pierre, prof d’anglais dans un lycée professionnel du centre-ville à Rennes, tente de faire la peau.

En vrac : «Les gays sont des bêtes de sexe», ou «ils ne font que pratiquer la sodomie».
Les termes «homo» et «sexuel» ne l’aident pas car, dit-il, ils «ne parlent pas d’amour mais ramènent tout au sexe, pas à la relation ou l’amour».

Camille, prof d’éco en seconde, entend souvent «les pédés, c’est la mode », beaucoup «le patinage, c’est un sport de tapettes», et parfois «si j’ai un fils homo, je le tue».

«Hétéro-centrés».

Pour désamorcer, les enseignants opèrent des comparaisons avec d’autres discriminations.

Camille positive : «Question raciale ou sexuelle, ils sont demandeurs.»

Les élèves se rendent compte de la difficulté qu’il y a à prouver une discrimination.

«La discrimination sexuelle, ils ne la comprennent pas bien. C’est l’étonnement qui prévaut.»


Elle fait appel à la démocratie athénienne, et à «l’éphèbie» : «L’idée de la pédophilie institutionnalisée les anéantit.»

Françoise, prof d’anglais dans le Sud, a parlé de l’écrivain Oscar Wilde emprisonné pour ses préférences sexuelles.

«Ils ne le savaient pas»,
s’étonne-t-elle.

Elle établit une échelle de valeurs.

Elle trouve ses élèves plus «homophobes que racistes», «"Pédé" croit-elle savoir, c’est l’insulte suprême», qui touchera tout le monde quelle que soit sa couleur de peau.

Pour Françoise, le rappel à la loi les fait plus «sourire» qu’autre chose.

Serge, 37 ans, prof de sciences éco dans le centre de la France, élargit son sujet à la problématique de la famille.

Les préjugés des élèves, il les trouve très «hétéro-centrés», «on se marie pour la vie, devant le prêtre, l’union libre ce n’est pas une famille».

Certains font de la provoc pour faire réagir les élèves, d’autres procèdent «par petites touches».

La plupart du temps, les enseignants s’en sortent.

Le jour où Malvina, 38 ans, a senti qu’elle allait être débordée, c’est sur l’homoparentalité.

«Après les gamins se sont affrontés entre eux et ne m’ont plus écoutée»,
dit-elle.

Elle a perdu la main.

Sa règle : «Si on est à l’aise avec le sujet, on peut l’aborder, sinon, il vaut mieux ne pas se lancer.»

Parler d’homosexualité, c’est évoquer la sexualité tout court.

Pour les enseignants homosexuels, les collègues posent parfois problème.

Serge : «Ils ne veulent pas voir leurs élèves comme des êtres en chair et en os», dit-il.
Romain a une perception inverse.

Il est davantage persuadé que ce sont les élèves qui voient les professeurs comme des êtres «désincarnés».

Et il ajoute : «Une fille qui aura un problème avec un garçon, les enseignants interviendront pour l’aider. En revanche, s’il est question d’un gay on n’en parlera pas.»
Jean-Pierre dit se sentir isolé, ne pas arriver à «essaimer», trouver d’autres collègues concernés pour aborder ce sujet.

De peur qu’on les marque, qu’on les remarque ?

«Brouillage».

La neutralité est, pour beaucoup de professeurs, au cœur du sujet.

Doivent-ils, ou non, dire d’où ils parlent, quelle sexualité ils ont.

Surtout quand ils sont gays.

«Et vous Madame? Avec qui vous couchez ?»

Pendant une période, Edith se faisait traiter de «gouine».

Aujourd’hui, elle pense que les élèves ne sont pas au courant.

«Lorsque les élèves font le lien entre qui nous sommes et le sujet dont on parle, il y a un certain brouillage»
, dit-elle.

Eric pense qu’en s’assumant, cela libère la parole et les élèves.

Mais l’homophobie existe toujours.

Ils sont quelques enseignants à recevoir des menaces, affronter les regards.

Des élèves se collent contre le mur à leur passage («gare à tes fesses»).

Ils reçoivent des insultes par mail, blog.

Ils portent plainte.

Des procédures sont en cours.

Ils trouvent que les lycées, le rectorat où ils se trouvent ne se bougent pas beaucoup pour les défendre.

Pas de vagues.

Et ça les rend malades de prendre, en pleine gueule, cette discrimination.

Il faut de la pédagogie, encore.

Mais pas seulement pour les élèves.



Source : Libération
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