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Mardi 17 mars 2009 2 17 /03 /2009 05:59
- Publié dans : Personnalités

Tomson Highway




Tomson Highway est né dans un tipi, dans le nord du Manitoba. Il a connu l’enfer des pensionnats catholiques, abus sexuels compris. Il est Cree. Il est gay. Il joue Chopin, parle plusieurs langues. Et il écrit. Vous ne le connaissez pas ? Voici l’incarnation de la troisième solitude canadienne*. Tomson Highway, 54 ans, est l’auteur dramatique autochtone le plus célèbre du Canada anglophone. On dit qu’il est le Michel Tremblay** des Premières Nations. Que ses pièces ont changé le visage de la dramaturgie au pays. Que sa plume a fait progresser la cause des Amérindiens bien plus que toutes les crises politiques.

Tomson Highway

“Je vous ai écrit un beau texte, juste pour vous, sur les caribous.”


C’est la première chose qu’il me dit, dans un très bon français.

En ce dimanche matin, je l’ai rejoint dans le hall tristounet d’un hôtel de Montréal.

Il débarque de France, où il vit six mois par an avec son compagnon franco-ontarien.

C’est la première fois que je le vois.

Deux fentes noires percent à travers ses larges lunettes rondes.

“J’ai passé la nuit à l’écrire…”

Il fixe ses mains vides, l’air désolé.

“Mais mon chien l’a mangé !”

Il éclate de rire.

C’est parti…

Tuque de laine informe, long chandail moutonneux qui bâille, Tomson Highway m’entraîne vers la sortie.

Sitôt installé dans un café, il en remet.

“Mon père était chasseur de caribous… et ma mère, elle, était caribou.”

Silence étudié.

“C’est pour ça que la bestialité me fascine !”


Il m’agrippe par-dessus la table, la lèvre perverse.

“Si vous avez besoin d’information sur le sujet, n’hésitez pas, je peux répondre à toutes vos questions…”


Il jubile, se tape sur les cuisses.

Il s’amuse comme un fou.

Sa philosophie : cesser de se plaindre et célébrer la vie.

“Il n’y a rien qu’on puisse faire du passé, il n’y a que l’avenir qui compte.”


Tomson Highway n’oublie pas pour autant d’où il vient, le chemin qu’il a parcouru.

Premier autochtone nommé membre de l’Ordre du Canada, en 1994, titulaire de deux licences – l’une en musique, l’autre en anglais – et récipiendaire de plusieurs doctorats honorifiques, il se décrit lui-même comme un survivant du système des native residential schools (pensionnats pour autochtones).

[Entre 1880 et 1980, la politique canadienne d’assimilation des Amérindiens prévoyait notamment l’internement d’enfants dans des institutions gérées par les Eglises protestante et catholique.]

Jusqu’à l’âge de 6 ans, ce onzième enfant d’une famille de douze a vécu comme un nomade, dans la nature.

Son père était chasseur (de caribous, oui !).

Il était aussi trappeur, pêcheur… et champion de courses de traîneaux à chiens.

“Mon père nous emmenait partout. En tout, j’ai passé au maximum un an dans une réserve. On vivait au bord des lacs, dans la forêt, avec le vent, les vagues, le chant des loups la nuit dans le lointain, les huards, les aigles. C’était complètement magique, miraculeux”,
se souvient-il.

Puis, du jour au lendemain, le petit “sauvage”, bientôt suivi de son jeune frère, est transplanté dans un pensionnat catholique, à 500 kilomètres au sud de sa communauté.

On lui coupe les cheveux, lui interdit de parler Cree.

Des soutanes noires rôdent dans les dortoirs la nuit.
 
Mais, sur les abus sexuels qu’il a subis, rien ne sera dit à ses parents.

Joe et Pelagie Philomene Highway mourront sans s’être doutés de quoi que ce soit.

“S’il me reste de la rancœur, c’est contre l’Eglise catholique, qui a menti à la génération de mes parents, la plus fidèle aux principes catholiques. Pour moi, le plus difficile, pendant mes années de pensionnat, c’était la malhonnêteté des autorités religieuses, qui nous disaient que le sexe était une activité interdite.”


Pour le reste, le jeune pensionnaire, performant en classe et doué de talents artistiques, s’en sort plutôt bien.

Au début de l’adolescence, il se découvre une passion pour le piano.

Une religieuse dévouée le prend en main : il réussit cinq années de piano en une seule.

Il rêve d’une carrière de concertiste.

A 20 ans, il est invité par son professeur de piano à aller parfaire ses connaissances à Londres.

“J’ai sauté sur l’invitation comme un chien qui saute sur un os ! J’étais comme tous les jeunes hommes partout dans le monde, sauf que j’étais gay et Cree, que je portais un smoking sur scène et que je jouais la musique de Chopin. Pour moi, après les difficultés passées, c’était une vie privilégiée qui s’ouvrait, la vie d’un prince, un prince du Nord.”


A son retour de Londres, un an plus tard, il continue sa formation à l’université de Western Ontario, à London.

Mais soudain, à 23 ans, il remise son smoking, laisse tomber le piano…


“Ce fut un choix très, très difficile. Je rêvais d’une grande carrière, mais j’avais commencé trop tard. Je n’étais pas Glenn Gould ni Louis Lortie… Je n’aurais pas pu mener une aussi grande carrière qu’eux.”


Changement total d’orientation.

Il devient alors travailleur social auprès des autochtones.

Pendant sept ans, Tomson Highway œuvrera auprès d’eux dans des réserves et des villes canadiennes, souvent en Ontario.

Alcooliques, junkies, mères de familles monoparentales, enfants défavorisés et jeunes délinquants feront partie de ses rencontres quotidiennes.

“Je considère ces sept années comme une étape nécessaire de mon éducation. Je pense que tous les artistes du monde, musiciens, artistes visuels, poètes, romanciers, devraient passer trois ans, au moins, à travailler dans les rues de leur ville ou de leur village, dans la vraie vie, pour connaître les problèmes sociaux de la couche la plus défavorisée de la population. C’est là qu’on peut acquérir une certaine conscience de la communauté humaine”,
explique-t-il.

A 30 ans, Tomson Highway se remet à la musique.

Cette fois, il compose.

Le déclencheur : un appel de son petit frère, ex-compagnon de pensionnat.

Danseur et chorégraphe pour le Toronto Dance Theatre, René Highway lui demande des musiques originales.

A force de composer des partitions pour les chorégraphies de son frère, Tomson se prend au jeu.

Il commence à rédiger des textes pour accompagner ses musiques.

Puis c’est l’écriture qui l’emporte.

Petit à petit, il devient dramaturge.

Rez sister

C’est avec The Rez Sisters, pièce où il met en scène un groupe d’Amérindiennes d’une réserve qui rêvent de gagner le gros lot au “plus gros bingo du monde”, que cet émule de Michel Tremblay sort de l’ombre, en 1986.

Dédiée à sa mère, l’œuvre sera jouée en tournée dans l’Ouest canadien et représentera le Canada au Festival international d’Edimbourg, en 1988.

Un an plus tard, c’est le succès retentissant de Dry Lips Oughta Move to Kapuskasing, couronné par de nombreux prix.

Cette pièce et The Rez Sisters, qui intègrent les mythes aborigènes et les langues autochtones, seront présentées sur plusieurs scènes du monde.

Aujourd’hui encore, elles figurent au programme d’universités canadiennes et étrangères.

Au Québec, il aura fallu attendre jusqu’en 2004 pour entendre vraiment parler de Tomson Highway.

The Kiss of the Fur Queen,
son unique roman et sa seule œuvre traduite à ce jour en français, débarque alors sous le titre de Champion et Ooneemeetoo [éd. Prise de parole].

La presse québécoise
s’extasie.

Certains risquent même le terme de chef-d’œuvre.

Le roman, best-seller au Canada et traduit en allemand, raconte l’histoire de deux frères crees arrachés à leur milieu à l’âge de 6 ans.

Victimes d’abus sexuels de la part des prêtres qui prennent en charge leur éducation, ils sont assaillis par la honte, s’avouent impuissants à briser le mur du silence.

Leur imaginaire, la mythologie qui les a nourris et les rêves qu’ils caressent leur tiennent lieu d’échappatoires.

L’aîné deviendra pianiste de concert et le plus jeune, danseur professionnel… avant d’être fauché par le sida.

Comment dit-on “sida” en Cree ? s’interrogera son frère dans le roman.

René Highway est mort du sida en 1990, à l’âge de 35 ans.

The Kiss of the Fur Queen
est paru en 1998.

Pour l’auteur, il s’agissait d’abord et avant tout de réparer une blessure d’enfance.


Celle de son frère.

La sienne, aussi.

Et celle de milliers d’autres petits autochtones qui ont vécu la même chose.

“Je pense que l’écriture, l’art en général peut guérir. Et pas seulement celui qui crée, mais l’ensemble de la société”,
dit-il.

* Selon l’expression consacrée, francophones et anglophones sont considérés comme les “deux solitudes” du Canada.
** Michel Tremblay, dramaturge québécois, a décrit avec humour et tendresse, en employant un langage populaire, la vie dans les quartiers pauvres de Montréal.
 

Danielle Laurin

Source : Courrier International
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