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Le jeu de la mort : Christophe Hondelatte a-t-il encore « pété les plombs » ?
Une émission sera diffusée ce soir sur France 2
sur le pouvoir que détient la télévision. L'enjeu, des gens, qui son apparemment incapable de dire « non », vont en effet obéir, visiblement sans la moindre contrainte, à des ordres
pour électrocuter d'autres personnes.
Ecrit et produit par Christophe Nick, documentariste à qui l'on doit entre autre
"Chroniques de la violence ordinaire", "Résistance" ou encore "Mise à mort du travail", ce programme reproduit l'expérience scientifique de
Stanley Milgram.
Tout se déroule comme dans un véritable jeu télé.
Un décor, une animatrice, et des candidats, qui ne sont au courant de rien, et découvrent les règles de ce nouveau programme faussement baptisé "La zone Xtrême".
Les règles sont simples : envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes (jusqu'à la mort) à un autre candidat, comédien celui-ci.
Christophe Nick cherche ainsi à vérifier si des anonymes acceptent de se soumettre à des règles inhumaines sous l'influence d'une animatrice et de caméras.
Le résultat est sans appel : 80% d'entre eux obéissent.
C'est encore plus que les chiffres récoltés par Milgram dans les années 70.
Le but de cette expérience n'est certainement pas d'accabler les participants devenus bourreaux, mais de réfléchir au pouvoir que détient la
télévision.
Le jeu de la mort sera suivi à 22h05 d'un débat intitulé "Jusqu'où va la télé".
Stanley Milgram était un chercheur en psychologie qui se posait la question du pouvoir d'autorité que pouvait exercer un scientifique
sur un individu lambda.
Les règles étaient les mêmes que pour "Le jeu de la mort", mais dans un autre contexte.
Des personnes volontaires étaient recrutées pour participer à une expérience sans en connaître les différents facteurs.
On leur faisait croire par un tirage au sort bidonné qu'ils auraient le rôle du questionneur et leur voisin (un complice) celui du candidat.
Ce dernier devait alors mémoriser une liste de mots associés.
Quand le questionneur demande un mot, le comédien, enfermé dans une cabine, doit lui répondre le mot associé.
S'il se trompe (ce qu'il fait, puisque c'est un complice), le questionneur a l'ordre de lui envoyer une décharge électrique.
Plus il se trompe, plus les décharges s'intensifient, passant de 15 à 450 volts.
Le questionneur sait que les doses puissantes sont mortelles, il entend les suppliques du comédien, mais pourtant, dans 62,5% des cas, il va jusqu'au bout, encouragé par le
scientifique.
En avait découlé un film, en 1979, avec Yves Montand : "I Comme Icare".
Espérons que le message ne se limitera pas à
l'impact de la télévision, mais ira plus loin, pour expliquer que des brimades, des génocides, des holocaustes sont commis parce que ni les victimes ni les bourreaux n'osent se rebeller contre
les ordres.
Mais un incident s'est produit durant
l'enregistrement de l'émission.
Je vous livre le témoignage brut d'Alexandre Lacroix, romancier et rédacteur en chef de Philosophie Magazine :
Le débat de la mort :
Lors de l'enregistrement de ce débat faisant suite
à l'admirable documentaire de Christophe Nick, s'est produit un incident violent, démontrant combien il est difficile de critiquer la télé à la télé.
Précisons qu'il aura fallu à la chaîne une rare audace pour programmer ce documentaire, qui fait honneur au service public.
Animé par Christophe Hondelatte, le débat débute par l'interview d'un « candidat obéissant », étant allé jusqu'à 460 volts.
« Que pouvez-vous nous dire sur vous ?
»
Et le candidat de répondre qu'il travaille dans le social.
Ouf, nous voilà soulagés : ce n'est donc pas un méchant dans la vraie vie.
Hondelatte :
« Il faut
quand même dire une chose importante, vous concernant.
- En fait, là, je ne préférerais pas en parler. Il s'agit de ma vie privée.
- Mais si, allez : dites-le nous !
- J'aimerais mieux pas.
- C'est important : vous êtes homosexuel ! »
Malaise.
Quel est le but de la manœuvre ?
Suggérer que l'homosexualité prédispose à électrocuter son prochain ?
Atmosphère de chasse aux sorcières.
Puis arrive mon tour.
« Cette soirée est précieuse,
dis-je. Nous avons
l'occasion de nous interroger sur le pouvoir de la télévision. Mais la façon dont la discussion s'est engagée me rend pessimiste. Les mécanismes de soumission et de domination que révèle le "Jeu
de la mort" peuvent s'instaurer même dans un débat d'idées. Pas besoin de décharges électriques. Nous venons d'assister à un interrogatoire. On demande à un participant "obéissant" de nous
prouver qu'il n'est pas un sale type - alors que 80% des gens ont fait comme lui. Et puis on étale sa vie privée. Cela démontre que le plateau de télévision est un dispositif coercitif
où le présentateur a le pouvoir .»
A la fin de ma tirade, Christophe Hondelatte,
contracté, tend le bras :
« Bon, ben c'est très simple. Tu vois la porte,
là ? Tu dégages ! Pas de ça dans mon émission.
- Quoi ? Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton.
- C'est moi qui commande ici. Je suis le capitaine. Compris ? Alors, tu te lèves, là, et on va s'expliquer dehors. Juste toi et moi, dans ma loge. Face à face ! »
Debout devant moi, il hurle et gesticule.
Je suis estomaqué.
Effet de miroir : après le "Jeu de la
mort", voilà le « débat de la mort ».
Le présentateur me donne un ordre tyrannique et j'ai deux solutions.
Obtempérer, mais ma présence sera sucrée au montage.
Ou désobéir, résister.
« Ecoutez, lui
dis-je, le but de
cette émission est de montrer que le présentateur a trop de pouvoir sur le plateau. Et vous croyez que je vais vous obéir ? Vous rêvez ! »
- Même si le débat est annulé, je m'en fous, reprend Hondelatte. Tu m'as traité de terroriste.
- Je n'ai jamais employé ce mot. Je ne vous ai pas injurié, n'ai diffamé personne et j'ai usé de ma liberté d'expression. En démocratie, vous ne pouvez pas me virer pour délit d'opinion.
»
Après 20 minutes de ce bras de fer, quand il a été
clair que je ne décanillerais pas, Hondelatte a fait signe de relancer le tournage.
Les échanges ont été confus, chaotiques et le débat saboté.
Au-delà de Hondelatte, cet épisode confirme les
thèses de Pierre Bourdieu dans "Sur la télévision", pamphlet qui me paraissait jusqu'alors contestable.
Primo, Bourdieu conseille de n'accepter que les débats en direct ou, sinon, d'exiger un regard sur le montage.
Secundo, Bourdieu dénonce l'arbitrage biaisé du présentateur.
Tertio, on croit assister à un vrai débat, tandis qu'en réalité « le dispositif (est) préalablement monté, par des conversations téléphoniques
préparatoires avec les participants (...) il n'y a pas de place pour l'improvisation, pour la parole libre, débridée, trop risquée, voire dangereuse pour le présentateur .»
Ainsi, le candidat obéissant avait été sondé et avait raconté avoir courageusement assumé son homosexualité, être donc capable de résistance.
Une fois confronté au ton inquisitorial de Hondelatte, il a eu envie de se rétracter, de ne pas aborder le sujet.
Trop tard.
Quelle leçon !
Oui, la télévision est capable de se remettre en cause.
Mais c'est pour aussitôt redevenir elle-même : un outil de domination symbolique.
On ne peut pas davantage croire en son autocritique qu'on ne peut se fier à l'alcoolique jurant : « Demain, j'arrête de boire! »
d'après Alexandre Lacroix et
Relayé par Karim Sarroub sur Médiapart
(source)
Vous avez dit ?